Recherches historiques autour de la Bible, de Jésus et des premiers chrétiens
20 Novembre 2017
La femme et le port du voile
La question du port du voile n’est pas une mode. Ce n’est pas uniquement une question d’actualité, pour nous, aujourd’hui, en France, dans nos écoles. Elle concerne en réalité des millions de femmes à travers le monde.
D’autre part et contrairement à une idée reçue, le voile féminin n’est pas né avec l’Islam et il n’est pas réservé à l’Islam. Il ne faut pas oublier, en effet, qu’en Occident les religieuses (les « bonnes sœurs ») portent elles aussi le voile et que les jeunes femmes mariées qui respectent l’usage ne font pas autre chose (le « voile de la mariée »)…
Cet exposé s’articulera autour de ces deux questions :
- Quelle sont les origines du port du voile ?
- Quelle est sa signification ?
Les origines du voile
L’usage du voile remonte à l’Antiquité. Il faisait partie intégrante de la tenue vestimentaire de la femme, non seulement en Orient, mais aussi en Grèce et à Rome. Les plus anciens documents écrits qui en parlent ont plus de 3000 ans. Il s’agit d’un ensemble de lois assyriennes (l’Assyrie géographique correspond approximativement à l’Irak actuel). Elles furent compilées sous le règne de Téglath-Phalasar ier (1114-1076 av. J.-C.) mais elles étaient déjà en vigueur depuis plusieurs siècles avant leur rédaction. Que nous disent ces tablettes ?
« Les femmes mariées qui sortent dans la rue n’auront pas la tête découverte. La concubine qui va dans la rue avec sa maîtresse [l’épouse officielle] sera également voilée. La hiérodule [prostituée sacrée] qu’un mari a prise [comme épouse] sera voilée dans les rues. Et celle qu’un mari n’a pas prise ira la tête découverte. La prostituée non sacrée ne sera pas voilée, sa tête sera découverte. »
Lois assyriennes, § 40.
Autrement dit, les femmes mariées et les filles d’hommes libres devaient se couvrir d’un voile avant d’aller dans la rue. Il en était de même de la concubine lorsqu’elle accompagnait l’épouse officielle. Les autres femmes, servantes et prostituées, devaient, au contraire, avoir la tête découverte. D’autres passages précisent que lorsqu’un homme voulait prendre pour épouse une femme de rang inférieur, il devait la voiler devant témoins (Ibid., § 41).
Il est probable que tous les peuples sémites de l’Antiquité respectaient cet usage codifié par les Assyriens. Les Arabes, en tout cas, bien avant l’apparition de l’Islam, faisaient une obligation pour la femme de se voiler la face. Celle-ci se voilait de telle façon qu’elle ne laissait voir qu’un seul œil, ainsi que Tertullien, le laïc de Carthage (fin du iie siècle apr. J.-C.), en témoigne :
« Les femmes de l’Arabie, toutes païennes qu’elles sont, nous serviront de juges ; elles qui, non contentes de se voiler la tête, se couvrent aussi le visage tout entier, de sorte que, ne laissant d’ouverture que pour un œil, elles aiment mieux renoncer à la moitié de la lumière, que de prostituer leur visage tout entier. Là, une femme aime mieux voir que d’être vue. »
Du Voile des Vierges, XVII.
Le voile des femmes arabes couvrait la quasi-totalité du visage et descendait pratiquement jusqu’aux pieds. Les femmes juives portaient également le voile. Sa taille et sa forme variait mais il était généralement moins encombrant que le voile arabe. Le tissu pouvait ne cacher que la chevelure (Talmud de Jérusalem, Moed Qatan, I, 7), parfois également les yeux (Talmud de Jérusalem, Shabbat, V, 3). Il pouvait aussi être, comme le tsammâh (Cantique des Cantiques IV, 1-3 ; VI, 7), quasiment transparent. Le voile ne devait pas être ôté. Il était en effet aussi honteux pour une femme de « dénouer son voile » et de montrer sa tête que « de relever sa robe et de laisser voir ses jambes » (Isaïe XLVII, 2). Les femmes juives vivant en Arabie portaient généralement le voile en usage dans le pays, y compris le jour du sabbat où il était pourtant interdit de s’encombrer du superflu (Mishna, Shabbat, VI, 6).
Selon la Bible, du temps des patriarches, les prostituées de Canaan se voilaient également le visage. C’est en tout cas ce que fit Tamar dans le but d’avoir des rapports sexuels avec son beau-père et d’obtenir ainsi la descendance qu’on lui refusait :
« Alors, elle quitta ses vêtements de veuve, elle se couvrit d’un voile, s’enveloppa et s’assit à l’entrée d’Énayim, qui est sur le chemin de Timna. Elle voyait bien que Shéla était devenu grand et qu’elle ne lui avait pas été donnée pour femme. Juda l’aperçut et la prit pour une prostituée, car elle s’était voilé le visage. »
Genèse XXXVIII, 14-15.
Selon Pierre Chuvin[1], dans l’ancienne traduction grecque de la Bible dite des Septante (iiie siècle av. J.-C. pour ce passage) le texte est différent. On ne lirait pas, en effet, qu’avant de se prostituer Tamar « se couvrit d’un voile », mais qu’elle « se farda » (Genèse XXXVIII, 14)[2]. Pour un lecteur de langue grecque, c’était – tout comme dans l’ancien empire assyrien – la femme de bonne famille qui devait sortir voilée, non la prostituée. C’est peut-être la raison pour laquelle les traducteurs ont préféré rendre ici l’idée plutôt que de traduire littéralement l’hébreu. Du reste, comme le maquillage grec, assez épais, pouvait rendre méconnaissable, la logique du récit était respectée : le maquillage, qui permet à Tamar de dissimuler son vrai visage et de ne pas être reconnue, remplit ici l’office du voile originel sans choquer l’esprit grec.
Mais le voile n’était-il alors porté qu’en Orient ? En Assyrie, en Arabie, en Israël ? Pas seulement puisqu’en Grèce aussi[3], sans toutefois en faire une obligation, on jugeait plus convenable pour une femme de sortir la tête voilée, ainsi que le rapporte l’historien et biographe grec Plutarque (vers 46-126 apr. J.-C.) :
« Il est plus conforme aux usages, pour les femmes de se produire en public voilées, pour les hommes tête découverte. »
Questions Romaines, XIV.
Aussi surprenant que cela puisse paraître il en était de même à Rome où il était tout à fait inconvenant pour une femme mariée de se promener sans voile. Et l’historien latin Valère Maxime (ier siècle av. – ier siècle apr. J.-C.) de rapporter l’anecdote suivante, significative de l’état d’esprit de l’époque :
« Ce fut aussi un mari sévère et impitoyable que C. Sulpicius Gallus ; il répudia sa femme pour s’être montrée dehors le visage découvert. La sentence était rigoureuse, mais fondée en raison : “La loi, pouvait-il lui dire, vous prescrit de ne chercher à plaire qu’à moi ; c’est pour moi que vous devez être belle, pour moi que vous devez vous parer ; à moi que vous devez confier le secret de vos charmes ; c’est moi, enfin, que vous devez choisir pour juge de votre beauté ; tout autre regard, attiré sur vous par une provocation même innocente, ne peut que vous rendre suspecte d’une intention criminelle.” »
Faits et dits mémorables, VI, III, 10.
[1] « La première aventure éditoriale : la Bible » in Initiation à l’Orient ancien, Seuil, Points Histoire, p. 336, présenté par Jean Bottéro.
[2] Les versions de la Septante dont je dispose portent toutes théristron. De même qu’en Genèse, XXIV, 65, théristron ‒ qui traduit l’hébreu tsaif, « voile » ‒ désigne plus spécialement, en grec, un « vêtement léger » et, par extension, un « voile ». Il n’est pas question, en Genèse XXXVIII, 14, de « fard » (mais une confusion est certes possible avec thériston, qui, en grec, désigne une sorte de baume).
[3] Cf. Aristophane, Lysistrata, 530-532 : « Le commissaire : Me taire pour toi, maudite ? Pour toi qui portes un voile sur la tête ? Plutôt cesser de vivre.
Lysistrata : Si c’est là ce qui t’arrête, je te le passe, ce voile, prends-le, tiens, et ceins-en ta tête, puis tais-toi. »
La signification du voile
L’épisode rapporté par Valère Maxime et qui remonte aux débuts de l’Empire romain nous la fait bien comprendre. La femme était considérée comme la propriété de l’homme et ne devait montrer ses charmes – en l’occurrence sa chevelure – qu’à son seul époux. On considérait dès lors que l’homme avait le droit de répudier sa femme si celle-ci était sortie tête découverte dans la rue. Il en était de même chez les Juifs de l’époque. On lit dans le Talmud et la Mishna qu’une femme qui se montrait tête découverte ou bras nus pouvait être répudiée par son mari :
« On connaît seulement jusqu’ici le devoir de la répudiation en cas de relation illicite ; mais il s’étend aussi à la femme qui sort les cheveux défaits, ou ayant les côtés de sa robe déchirés jusqu’à la nudité, ou ayant les bras nus. »
Talmud de Jérusalem, Sota, I, 1. Cf. Gittin, IX, 11.
« Quelles sont les infractions aux mœurs juives dont il est question ici ? Marcher tête nue au dehors, ou filer dans la rue (dans une attitude inconvenante), ou parler avec tout le monde (en plaisantant avec des jeunes gens). »
Mishna, Ketubbot, VII, 6.
Les cheveux ne devaient pas être visibles. Plus l’endroit était fréquenté, moins la tête devait être apparente :
« “Marcher tête nue”, est-il dit, est interdit même dans la cour, et il va sans dire dans une ruelle (commune à plusieurs maisons). Rabbi Hiya dit au nom de Rabbi Yohanan : la femme qui est en capuche n’est pas considérée comme marchant tête nue, si elle est dans la cour ; mais si elle est dans cet état dans une ruelle, elle est coupable du fait de marcher tête nue au dehors. Telle cour sera considérée comme une ruelle, et telle ruelle pourra être envisagée comme une cour : si dans une cour il y a beaucoup de passants, elle sera comme une ruelle (avec interdit à la femme d’être seulement couverte d’une capuche) : mais une ruelle où il n’y a pas de passants sera considérée comme une cour (non publique). »
Talmud de Jérusalem, Ketubbot, VII, 6.
Il était indécent, pour une femme juive, de sortir non voilée. Dans le même axe, l’apôtre Paul, s’adressant aux chrétiens de Corinthe, demande explicitement aux femmes de la communauté de porter le voile :
« Montrez-vous mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ. Je vous félicite de ce qu’en toutes choses vous vous souvenez de moi et gardez les traditions comme je vous les ai transmises. Je veux cependant que vous le sachiez : le chef de tout homme, c’est le Christ ; le chef de la femme, c’est l’homme ; et le chef du Christ, c’est Dieu. Tout homme qui prie ou prophétise le chef couvert fait affront à son chef. Toute femme qui prie ou prophétise le chef découvert fait affront à son chef ; c’est exactement comme si elle était tondue. Si donc une femme ne met pas de voile, alors, qu’elle se coupe les cheveux ! Mais si c’est une honte pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou tondus, qu’elle mette un voile. L’homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu ; quant à la femme, elle est la gloire de l’homme. Ce n’est pas l’homme en effet qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme ; et ce n’est pas l’homme, bien sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion, à cause des anges. Aussi bien, dans le Seigneur, ni la femme ne va sans l’homme, ni l’homme sans la femme ; car, de même que la femme a été tirée de l’homme, ainsi l’homme naît par la femme, et tout vient de Dieu. Jugez-en par vous-mêmes. Est-il convenable que la femme prie Dieu la tête découverte ? La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que c’est une honte pour l’homme de porter les cheveux longs, tandis que c’est une gloire pour la femme de les porter ainsi ? Car la chevelure lui a été donnée en guise de voile. Au reste, si quelqu’un se plaît à ergoter, tel n’est pas notre usage, ni celui des Églises de Dieu. »
I Corinthiens XI, 1-16.
Si cette question n’est directement abordée qu’une seule et unique fois dans le Nouveau Testament, ce passage n’en a pas moins eu un impact important et durable concernant la place de la femme dans l’Église et dans le monde chrétien. Pour l’apôtre Paul donc, un homme ne doit pas prier (ou prophétiser) dans l’Église tête couverte. Inversement, une femme ne doit pas prier tête découverte : elle doit porter un voile. Pourquoi ?
Certaines des raisons invoquées par Paul peuvent sembler surprenantes : « La femme, nous dit-il, doit avoir sur la tête un signe de sujétion, à cause des anges. » Nous y reviendrons. Le principe directeur reste, pour l’Apôtre, que le voile est le signe pour la femme de sa soumission à l’homme. C’est de lui qu’elle a été tirée (cf. l’épisode de la côte d’Adam) et pour lui qu’elle a été créée. La femme est donc soumise à l’homme, tandis que ce dernier n’est soumis qu’à Dieu. Ainsi le voile exprime-t-il ce rapport de dépendance et de soumission de la femme à l’homme. Il est l’expression bien visible d’un rapport hiérarchique.
Ces versets du Nouveau Testament règleront pour longtemps, dans la chrétienté, les rapports de l’homme et de la femme et c’est pourquoi, durant des siècles (et jusqu’à très récemment), cette dernière ne sera autorisée à pénétrer dans les églises que la tête couverte d’une coiffe. Dans certaines communautés issues du protestantisme (Assemblées de frères par exemple, improprement appelées « darbystes ») cette règle paulinienne est d’ailleurs toujours scrupuleusement respectée : une femme, où qu’elle se trouve d’ailleurs, ne doit pas prier la tête découverte.
Pour Tertullien, qui écrit vers 200 apr. J.-C., les femmes mariées ne doivent pas seulement porter le voile à l’église, mais en tous lieux. Il recommande aux chrétiennes : « Ne vous affranchissez jamais de la discipline du voile, pas même un seul moment » (Du Voile des Vierges, XVII). Selon lui, les « vierges dès qu’elles sortent de l’enfance » (Ibid., I) sont soumises à la même obligation. Et l’exégète de Carthage en appelle alors à la tradition héritée des Apôtres. Il écrit :
« Dans la Grèce et dans plusieurs contrées barbares qui en dépendent, plusieurs Églises voilent leurs vierges. Et de peur qu’on n’aille s’imaginer qu’elle est particulière aux idolâtres grecs ou barbares, cette pratique s’observe même sous notre ciel. Je ne cite pour exemple que des églises fondées par des Apôtres ou par des hommes apostoliques, et, j’imagine, sous les yeux de quelques-uns d’entre eux […] Ainsi le comprirent les Corinthiens eux-mêmes. Aujourd’hui encore ces mêmes Corinthiens voilent leurs vierges. Les disciples prouvent par leur conduite quel a été l’enseignement des Apôtres. »
Du Voile des Vierges, II, VII.
Toujours selon Tertullien, la simple vue d’une vierge, de ses cheveux, de son visage excite obligatoirement le désir chez l’homme. À tel point qu’il considère le dévoilement de la tête comme une forme de prostitution :
« Il est aussi naturel à l’homme chaste de rougir à l’aspect d’une vierge, qu’à la vierge de rougir à l’aspect d’un homme […] Toute vierge qui se montre subit une forme de prostitution. Toutefois, souffrir violence dans sa chair est quelque chose de moins, parce que la faiblesse n’a pu la repousser. Mais si c’est l’esprit lui-même qui est violé dans la vierge, par la disparition du voile, elle a appris à perdre ce qu’il protégeait […] Il nous reste maintenant à nous adresser aux femmes elles-mêmes pour qu’elles reçoivent plus volontiers ces conseils. Qui que vous soyez, mère, sœur, fille, épouse, n’importe l’âge et l’état, voilez votre tête ; mère, à cause de vos enfants ; sœur, à cause de vos frères ; fille, à cause de votre père. Point d’âge que vous ne mettiez en péril : revêtez-vous des armes de la pudeur ; dressez devant vous le rempart de la modestie ; environnez enfin votre personne d’une muraille qui arrête vos propres regards ainsi que les regards d’autrui. »
Du Voile des Vierges, II, III, XVI.
Ce sont ces mêmes considérations qu’on retrouve, quelques siècles plus tard, dans l’Islam. La femme en général, et principalement l’épouse, ne doit pas éveiller le désir d’autres hommes, ainsi qu’il est dit dans le Coran (traduction Régis Blachère) :
« Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des Croyants de serrer sur elles leurs voiles ! Cela sera le plus simple moyen qu’elles soient reconnues et qu’elles ne soient point offensées. Allah est absoluteur et miséricordieux ! »
Sourate 33, 59.
Mais aussi :
« Dis aux Croyantes de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît. Qu’elles rabattent leurs voiles sur leurs gorges ! Qu’elles montrent seulement leurs atours à leurs époux, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs époux [c’est-à-dire leur beau-père], ou à leurs fils, ou aux fils de leurs époux [c’est-à-dire leurs beaux-fils], ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères [autrement dit leurs neveux], ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs femmes, ou à leurs esclaves, ou à leurs serviteurs mâles que n’habite pas le désir charnel [c’est-à-dire les esclaves très âgés ou les eunuques], ou aux garçons qui ne sont pas encore au fait de la conformation des femmes. Que les croyantes ne frappent point le sol de leurs pieds pour montrer les atours qu’elles cachent ! Revenez tous à Allah, ô Croyants ! Peut-être serez-vous bienheureux. »
Sourate 24, 31 (traduction R. Blachère).
On n’aura pas manqué de relever que cette Sourate ne demande pas aux femmes de rabattre leur voile sur leur tête mais sur leur gorge, c’est-à-dire de cacher leur poitrine. Dans le même esprit, il leur est demandé ne pas frapper le sol avec leurs pieds pour ne pas laisser voir leurs chevilles. Il s’agit davantage ici de règles de bienséance conformes aux usages du temps que de commandements religieux. La Sourate 33, 59 précise par ailleurs :
« Dis à tes épouses, et à tes filles, et aux femmes des croyants, de laisser tomber jusqu’en bas leur robe de dessus. » (traduction Édouard Montet)
Ce mot est parfois traduit par « voile ». Mais le mot arabe employé ici (djilbâb, pluriel djalâbib) désigne plus précisément une sorte de longue robe ample qui se mettait par-dessus les autres vêtements et qui recouvrait la femme de la tête aux pieds. Il était alors en effet inconvenant pour une femme de montrer une quelconque partie de son corps à un étranger. Les femmes âgées, cependant, avaient un statut spécial. Jugées moins « appétissantes », elles étaient dispensées, quant à elles, du port du voile :
« Il n’y a pas de faute à reprocher aux femmes qui ne peuvent plus enfanter et qui ne peuvent plus se marier de déposer leurs voiles. »
Sourate 24, 60 (traduction D. Masson).
Quoi qu’il en soit, il faut garder à l’esprit que cette obligation de porter le voile, inscrite dans le Coran, n’est pas une innovation. Il ne s’agit ‒ nous l’avons vu ‒ que de la codification d’un usage préislamique qui avait cours en Orient depuis déjà plus de vingt siècles. Il en est de même de la circoncision généralement présentée comme une obligation religieuse dans l’Islam alors que cette opération était communément pratiquée en Arabie bien avant son apparition. À la différence du port du voile cependant, il n’est pas une seule fois question de la circoncision dans le Coran.
Dans les langues sémitiques, un même mot (baal) sert à désigner l’époux, le maître et le propriétaire. La femme appartient au mari comme la jeune fille appartient au père. Le voile est, d’abord et avant tout, le signe manifeste de cette appartenance, de cette puissance de l’homme exercée sur la femme. La femme, comme l’enfant, est soumise à l’homme et lui doit obéissance. Le voile de la mariée, qu’on rencontre déjà en Grèce et à Rome ‒ de même que, depuis le ive siècle, celui des religieuses ‒ exprime ce même rapport de soumission et de subordination. Les femmes qui embrassent la vie monastique « prennent le voile » montrant notamment par ce geste qu’elles consacrent leur virginité à Dieu, le « divin Époux ». C’est idée d’infériorité et de subordination de la femme ‒ admise aussi bien dans le mosaïsme, le christianisme que l’Islam – était autrefois considérée une chose naturelle et évidente ainsi qu’en témoigne l’historien juif Flavius Josèphe (37-v. 100 apr. J.-C.), contemporain de Paul, qui écrit :
« La femme, dit la loi, est inférieure à l’homme en toutes choses. Aussi doit-elle obéir non pour s’humilier, mais pour être dirigée, car c’est à l’homme que Dieu a donné la puissance. »
Contre Apion, II, XXIV, § 201.
Une argumentation qu’on retrouve chez l’apôtre Paul : la femme, soumise à l’homme, est, par nature, inférieure à l’homme. Mais la femme, ajoute-t-il, « doit avoir sur la tête un signe de sujétion [c’est-à-dire de soumission], à cause des anges. » Qu’est-ce à dire ? L’apôtre fait référence ici à un épisode bien connu du Livre de la Genèse :
« Lorsque les hommes commencèrent d’être nombreux sur la face de la terre et que des filles leur furent nées, les fils de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu’il leur plut […] Les Nephilim étaient sur la terre en ces jours-là et aussi dans la suite quand les fils de Dieu s’unissaient aux filles des hommes et qu’elles leur donnaient des enfants ; ce sont les héros du temps jadis, ces hommes fameux. »
Genèse VI, 1-5.
D’après ce récit légendaire, des anges auraient été séduits par la beauté des femmes et auraient eu des rapports avec elles : de cette union serait née une race de géants antédiluviens appelés Nephilim en hébreu. L’épisode est à l’origine de la fameuse controverse sur le sexe des anges, un débat qui a longtemps agité l’Église. D’après Paul, donc, les femmes doivent dissimuler leur beauté sous un voile en mémoire de cet épisode fameux et/ou pour ne pas risquer de tenter les anges de nouveau. L’argument est repris par Tertullien qui écrit :
« La femme doit porter sur sa tête la marque du pouvoir que l’homme a sur elle […] C’est à cause des anges, qui, comme nous le lisons, ont perdu Dieu et le ciel pour avoir convoité les femmes […] Il faut donc voiler une beauté si dangereuse qui a pu porter le scandale jusque dans le ciel, afin qu’en la présence de Dieu aux yeux duquel elle est coupable de la chute de ces anges, elle rougisse aussi devant les autres anges, qu’elle réprime cette liberté perfide de se montrer à découvert, et qu’elle se cache même aux regards des hommes. »
Du Voile des Vierges, VII.
On trouve une idée voisine dans la tradition rabbinique :
« Pourquoi l’homme sort-il la tête découverte, et la femme la tête couverte ? – Il en est comme de qui a commis une faute et s’en trouve honteux devant autrui, voilà pourquoi la femme sort la tête couverte. »
Midrash Genèse Rabba, XVII, 8.
Conclusion
Le voile n’est pas né avec l’Islam et n’était pas, initialement, un signe religieux. Au moment de la rédaction du Coran, la plupart des femmes portaient déjà le voile depuis plus de 2000 ans dans tout le Moyen-Orient. Il faisait partie intégrante de la tenue vestimentaire de la femme respectable en des temps où une femme ne devait montrer ni sa chevelure, ni ses bras, ni ses jambes, ni même ses chevilles à des étrangers. Sa signification initiale est double : universellement compris comme un symbole de subordination, il exprime d’abord et avant tout la condition subalterne de la femme. Il est, de plus, signe de propriété. La femme est la propriété du mari ou du père. Le voile de la mariée, qu’on rencontre déjà en Grèce et à Rome, avait probablement à l’origine la même signification, de même que le voile des religieuses consacrant leur virginité à Dieu, le divin Époux. En ordonnant ainsi à la femme de cacher son visage ou sa tête, la religion n’a fait que reprendre un antique usage : seul l’époux légitime peut dévoiler le visage de sa femme, trop beau pour être vu du reste des hommes…
Thierry Murcia 2002 (corrections 2004)
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