Recherches historiques autour de la Bible, de Jésus et des premiers chrétiens
18 Novembre 2017
Saint Michel : un archange parmi d’autres ?
Qui est l’Archange Michel ?
Michel (Mikaël) est mentionné 5 fois dans la Bible : 3 fois dans l’Ancien Testament, dans le seul Livre de Daniel (composé vers 160 av. J.-C.), et 2 fois dans le Nouveau Testament. La signification hébraïque de ce nom, déjà attribué à plusieurs personnages bibliques (Nombres XIII, 13 ; Esdras VIII, 8 ; I Chroniques V, 13-14 ; etc.), est : « qui est semblable à Dieu ? ».
C’est l’auteur de l’Épître de Jude qui, le premier, a donné à Michel le titre d’« Archange » (Jude, 9). Dans l’Ancien Testament, Michel est dit être « l’un des premiers princes », aḥad ha-sârim ha-rishonim en hébreu (Daniel X, 13). C’est aussi « l’un des sept anges qui se tiennent devant la gloire du Seigneur et pénètrent en sa présence » (Tobit XII, 15 ; cf. Apocalypse VIII, 2). Il est présenté comme « le grand prince » (ha-sar ha-gâdol), l’ange protecteur d’Israël (Daniel X, 21 ; XII, 1). C’est lui qui, avec son armée d’anges, terrasse le grand dragon rouge-feu, symbole du Diable, et le précipite sur terre (Apocalypse XII, 7-9).
Michel est également un ange psychostase et psychopompe, c’est-à-dire chargé de peser les âmes et de les guider vers le Paradis (voir notamment Apocalypse de Paul, 14f ; 22d ; 25 ; 27 ; évangile de Nicodème XXV-XXVII ; Histoire de Joseph le charpentier XIII, 2 ; XXII, 1 ; XXIII, 2-4). La littérature juive de l’époque de Jésus lui attribue la tâche de préserver le corps des « Saints » en vue de la Résurrection générale. L’Épître de Jude se fait l’écho de cette tradition :
« Pourtant même l’archange Michel, alors qu’il contestait avec le diable et disputait au sujet du corps de Moïse, n’osa pas porter contre lui un jugement insultant, mais il dit : Que le Seigneur te châtie ! »
Jude, 9.
L’auteur de l’Épître cite semble-t-il ici un écrit perdu, peut-être l’Assomption de Moïse (à ne pas confondre avec le Testament de Moïse) dont nous ne savons pratiquement rien. Le Targum du Pseudo-Jonathan sur Deutéronome XXXIV, 3-6, nous propose une variante de cet épisode dont Satan est totalement absent : on nous montre seulement, avec force détails, comment Mikaël – assisté d’autres anges – prend en charge la dépouille de Moïse. Un écrit beaucoup plus tardif, rédigé en langue slave et intitulé Sagesse de Moïse, reviendra sur ce thème. On y lit :
« Il [le diable] dit : Moïse est un meurtrier, il a tué un homme en Égypte et il l’a caché dans le sable. Alors Michel supplia Dieu et il y eut de la foudre et des éclairs. Aussitôt le diable disparut, alors Michel enterra Moïse de ses propres mains. »[1]
Dans La Vie grecque d’Adam et Ève, Michel s’occupe en outre, avec Ouriel et Gabriel, des funérailles d’Adam et d’Abel (XL, 1-7). Dans le Testament d’Abraham, un autre apocryphe, il prépare le patriarche à sa mort prochaine et lui fait visiter les lieux célestes. C’est également lui qui, dans le 2e Livre Hénoch, transporte Melkisédeq encore enfant au Paradis afin qu’il échappe au déluge (II Hénoch, LXXI, 1-9). Il est en effet considéré, du temps de Jésus, comme « le gardien des clefs du Royaume des cieux » (III Baruch, XI, 2-3, 8), le portier du Paradis (Paralipomènes de Jérémie, IX, 5 ; Testament de Lévi, V, 1, 6-7), une fonction qui, dans l’église, écherra à Saint Pierre.
Mais Michel est avant tout un ange guerrier : c’est, comme nous l’avons dit, le protecteur attitré d’Israël. C’est ainsi qu’il est présenté aussi bien dans le Livre de Daniel que dans les écrits de Qumrân où il figure au côté de Gabriel, Sariel et Raphaël (Règlement de la guerre, IX, 14-15 ; XVII, 6). Il occupe également une place privilégiée dans le Livre d’Hénoch où il est fréquemment cité aux côtés des mêmes anges (Hénoch, IX, 1-11) : il est chargé, avec Gabriel, d’exterminer les Nephilim, ces créatures gigantesques nées de l’union « des fils de Dieu avec les filles des hommes » (Genèse VI, 2-4 ; Hénoch, X, 9-22) et d’enchaîner les anges rebelles. Cet épisode épique était connu de l’auteur de l’Épître de Jude (que d’aucuns identifient au propre frère ou cousin de Jésus) qui y fait également allusion :
« Les anges qui n’avaient pas gardé leur rang mais qui avaient abandonné leur demeure, il les garde éternellement enchaînés dans les ténèbres pour le jugement du grand jour. »
Jude, 6.
L’auteur sacré cite ensuite textuellement le Livre d’Hénoch, le plaçant du même coup au même niveau que les écrits de l’Ancien Testament admis dans le Canon :
« C’est sur eux aussi qu’a prophétisé Hénoch, le septième depuis Adam, en disant : "Voici que vient le Seigneur avec ses saintes milices pour exercer le jugement universel et convaincre tous les impies de toutes leurs impiétés criminelles et de toutes les insolentes paroles que les pécheurs impies ont proférées contre lui". »
Jude, 14-15.
Il s’agit ici d’une citation littérale de Hénoch, I, 9. Ce livre, dont plusieurs extraits ont été retrouvés à Qumrân, est en réalité un corpus constitué de cinq rouleaux pseudépigraphes[2] différents mais de même inspiration. Mis sous le nom du patriarche antédiluvien Hénoch, ils ont été composés entre le iiie siècle av. J.-C. et le ier siècle apr. J.-C. avant d’être regroupés pour former un unique recueil. Celui-ci est considéré comme canonique par l’Église orthodoxe éthiopienne.
Les archanges – dont Michel – également appelés « Saints anges » ou « Anges des puissances », sont traditionnellement au nombre de sept :
« Voici les noms des anges des puissances :
Ouriel, l’un des saints anges, est préposé au monde et au Tartare.
Raphaël, l’un des saints anges, est préposé aux esprits des humains.
Ragoüel, l’un des saints anges, châtie le monde des luminaires.
Michel, l’un des saints anges, est préposé aux hommes de bien et au peuple.
Sariel, l’un des saints anges, est préposé aux esprits qui pèchent contre l’esprit.
Gabriel, l’un des saints anges, est préposé au paradis, aux dragons et aux Chérubins.
Rémiel, l’un des saints anges, est chargé par Dieu du soin des ressuscités.
Tels sont les noms des sept archanges. »
Hénoch, XX, 2-8.
Le 2e Livre d’Hénoch, un écrit plus tardif, les mentionne également et leur attribue le sixième ciel pour demeure :
« Et là je vis un groupe de sept anges, très brillants et glorieux, et leur visage resplendit comme un rayon de soleil, et il n’y a pas de différence dans le visage ou les dimensions du corps, ou de changement dans le vêtement. Ce sont eux qui règlent et enseignent le bon ordre du monde, la marche des étoiles et du soleil et de la lune, à leurs guides, les anges, et les anges des cieux, et ils mettent l’accord dans toute la vie des cieux. »
II Hénoch, XIX, 2-3.
On retrouve les sept archanges dans le Testament de Lévi (VIII, 2-10), le 3e Livre d’Hénoch (XVII, 1) et dans la Liturgie angélique retrouvée dans la grotte IV de Qumrân, où ils sont appelés « les sept Princes suprêmes ». Au sein des sept, selon les écrits, quatre paraissent exercer une certaine primauté : Michel, Gabriel, Raphaël et Sariel, ou Phanouel selon les versions (Hénoch, XL, 9 ; LIV, 6 ; LXXI, 8-9). Dans la Bible, les sept ne sont pas tous nommés, bien qu’il y soit fait plusieurs fois référence ou allusion (Zacharie IV, 10[3] ; Tobit XII, 15 ; Apocalypse I, 4 ; III, 1 ; IV, 5 ; V, 6 ; VIII, 2, 6)[4]. Seuls figurent les noms de trois d’entre eux : Michel, Gabriel et Raphaël[5] .
[1] Cité d’après La Nouvelle Bible Segond, Édition d’étude, Épître de Jude, note sur le verset 9 (p. 1664).
[2] Un pseudépigraphe est un écrit anonyme rédigé sous un nom d’emprunt. L’auteur attribue généralement son œuvre à un personnage illustre du passé (Adam, Hénoch, Abraham…) pour lui donner plus de poids. Ce procédé, qui permettait d’assurer aux écrits une certaine diffusion et un certain crédit, a fréquemment été utilisé dans l’Antiquité par des auteurs de toute tendance. Le Livre de Daniel est un pseudépigraphe : voir notre étude online « À quand remonte la rédaction du Livre de Daniel ? » http://thierry-murcia-recherches-historico-bibliques.over-blog.com/2017/11/a-quand-remonte-la-redaction-du-livre-de-daniel.html ainsi que notre opuscule également online : La fin du monde est-elle pour demain ? L’Apocalypse de Daniel (perspectives historique et eschatologique du livre de Daniel), PDF, 2001 : https://www.academia.edu/34824698/L_Apocalypse_selon_Daniel_-_Perspectives_historique_et_eschatologique_du_livre_de_Daniel
[3] Cf. Apocalypse V, 6.
[4] Les anges sont des esprits : voir Hébreux I, 13-14.
[5] Uniquement dans le livre de Tobit (deutérocanonique).
Michel pesant les âmes (verrière du Jugement dernier, Cathédrale Notre-Dame de Coutances, XVe siècle)
Dans plusieurs écrits, Michel est qualifié d’archistratège, c’est-à-dire de général en chef (III Baruch, XI, 4 et ss. ; II Hénoch XXXIII, 7 ; LXX, 25 ; Testament d’Abraham, I, 4 et ss.). Il est en outre qualifié de « commandant en chef de toute l’armée du Très-Haut » (Joseph et Aséneth, XIV, 7), rôle qui lui est également dévolu dans le livre de l’Apocalypse. C’est lui qui, dans les lieux célestes, sonne de la trompette pour appeler les anges (Vie grecque d’Adam et Ève, XXII, 1-2 ; comparer avec I Thessaloniciens IV, 16). Il est encore appelé l’« ange de la justice » (Paralipomènes de Jérémie, VI, 6 ; VIII, 9 ; IX, 5).
Il est parfois assimilé à « l’ange de l’Éternel » ou du « Seigneur » (YHWH), qui apparaît à maintes reprises dans l’Ancien Testament : quelques manuscrits du 2e Livre d’Hénoch l’appellent le « grand archange » (II Hénoch, XXII, 3) et, dans la Vie grecque d’Adam et Ève, il sert de messager entre Dieu et les premiers hommes. Mais il arrive aussi qu’il s’en distingue. C’est le cas dans l’Apocalypse d’Abraham (X, 17) où Michel est nommé à côté de Jaoel (« Yaho est Dieu »), l’ange porteur du nom divin, autrement dit l’ange du Seigneur (YHWH) des Écritures.
Michel est très présent dans la littérature apocryphe chrétienne des premiers siècles. L’Apocalypse de Paul, un écrit composé au iie siècle et qui, au témoignage d’Origène, aurait été reconnu comme inspiré par certaines églises, nous montre Paul et l’archange Michel joindre leurs prières à celles des damnés pour obtenir du Christ de leur accorder un répit. D’après les Questions de Barthélémy, texte plus tardif, c’est à la demande de Michel que Jésus est « descendu dans l’Hadès pour en faire sortir Adam et tous les patriarches, Abraham, Isaac et Jacob » (I, 9). C’est également lui qui, sur les instances de Jésus, fait « retentir la trompette dans la hauteur de sa puissance » (Questions de Barthélémy, IV, 12 ; cf. I Thessaloniciens, IV, 16). Les sept archanges sont les « saints serviteurs » du Christ (éloge de Jean-Baptiste, 139, 18-19). À ce titre, « Michel, le grand archange, le général en chef de l’armée des cieux » répond lui aussi aux ordres du Sauveur (Ibid., 139, 11-14).
Hippolyte de Rome, qui écrit dans les années 200 apr. J.-C., identifie également Michel à « l’Ange du Seigneur » qui, sans être nommé, joue un rôle de premier plan dans l’Ancien Testament :
« Qui est ce Michel, sinon l’ange chargé de protéger le peuple ? Dieu l’a dit à Moïse : "Je n’irai pas avec vous sur la route, parce que le peuple a la tête dure, mais c’est mon Ange qui marchera avec vous." Ce fut lui qui, "au caravansérail" lutta avec Moïse, quand ce dernier amena en Égypte son fils incirconcis. »
Commentaire sur Daniel, IV, xl.
D’après les Questions de Barthélémy, c’est Satanaël (devenu Satan) qui fut le premier ange façonné par Dieu. Après lui, vinrent : « Michel, le général en chef des puissances d’en haut, en troisième Gabriel, en quatrième Ouriel, en cinquième Raphaël… » Douze anges principaux furent ainsi formés (Ibid., IV, 23-29). Mais « quant à son Fils, précise l’ange déchu, il [Dieu] l’avait fait avec lui avant que ne soient façonnés les cieux, le terre et nous-mêmes. » (Ibid. IV, 28). Autrement dit : le Fils de Dieu précède tous les archanges, dont Michel. Cette précision n’est pas anodine dans la mesure où certains groupes judéo-chrétiens – précurseurs des Témoins de Jéhovah – l’assimilaient au Fils de Dieu :
« Quand le Seigneur a créé à partir du feu les anges principaux, au nombre de sept, il décida d’instituer l’un d’entre eux comme Fils, celui qu’Isaïe annoncerait comme le Seigneur Sabaot. Nous apprenons donc qu’il y a six anges créés avec le Fils. »
Pseudo-Cyprien, De centesima sexagesima tricesima, 25.
Un autre document présente ici un intérêt particulier : le Pasteur d’Hermas, un ouvrage singulier rédigé à Rome dans la première moitié du iie siècle et tenu en haute estime par plusieurs auteurs chrétiens des premiers siècles – dont Irénée de Lyon, Clément d’Alexandrie et Origène – qui en recommandent la lecture. Dans le Pasteur, non seulement le Saint Esprit et le Fils de Dieu ne font qu’un, mais ce dernier est également identifié à l’Archange Michel :
« As-tu vu, dit-il, les six hommes et au milieu d’eux un autre homme glorieux, de grande taille, qui faisait le tour de l’édifice ? […] L’homme glorieux, dit-il, c’est le Fils de Dieu et les six autres sont les anges glorieux qui l’escortent à sa droite et à sa gauche. Aucun de ces anges glorieux, dit-il, ne s’introduira sans lui auprès de Dieu. Quiconque n’aura pas reçu son nom n’entrera pas dans le royaume de Dieu. »
Similitude, IX, xii, 7, 8.
Force est donc de reconnaître que, non seulement l’archange Michel a parfois été identifié au Fils de Dieu dans les premiers siècles de l’Église, mais que cette position ne semble pas alors avoir été considérée comme hérétique. Il s’agit indubitablement là d’une tradition très ancienne mais qui est toutefois demeurée marginale. La Grande Église ne l’a pas retenue. Les Témoins de Jéhovah, au contraire, qui sont antitrinitaires, l’ont remise au goût du jour, sans toutefois aller jusqu’à en faire un article de foi.
Thierry Murcia 2001-2002 (corrections 2005 – revu et complété : 2018)
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