Recherches historiques autour de la Bible, de Jésus et des premiers chrétiens
4 Décembre 2017
La Fin du Monde (2/3)
Pour le moine Adson de Montier-en-Der, qui écrit vers 950 apr. J.-C. – soit une cinquantaine d’années avant le fameux An Mil –, le temps de la fin « n’est pas encore venu, car, même si nous voyons l’empire romain en grande partie détruit, aussi longtemps que subsisteront les rois des Francs qui doivent le tenir, la dignité de Rome ne périra pas tout à fait puisqu’elle subsistera dans ses rois. »[1] Certes, comme Adson le dit, le temps n’est pas encore venu. Mais pourquoi prend-il la peine de le consigner par écrit sinon pour anticiper ou calmer les craintes éventuelles de la reine Gerberge, sa correspondante ? À l’orée de l’An Mil, nulle panique générale. Mais l’apocalyptisme connaît néanmoins çà et là un certain regain, ainsi qu’en témoigne en 998 l’abbé de Saint-Benoît-sur-Loire Abbon de Fleury (mort en 1004), qui rapporte le souvenir de jeunesse suivant :
« A propos de la fin du monde, j’entendis prêcher au peuple dans une église à Paris que l’Antéchrist viendrait à la fin de l’an mil et que le jugement général suivrait de peu. Je combattis vigoureusement cette opinion, en m’appuyant sur les Évangiles, l’Apocalypse et le Livre de Daniel. »[2]
« De l’époque féodale, écrit Georges Duby, il ne reste qu’une seule chronique qui parle de l’An Mil comme d’une année tragique : celle de Sigebert de Gembloux. On vit à ce moment, lit-on dans ce texte, beaucoup de prodiges, un terrible tremblement de terre, une comète au sillage fulgurant ; l’irruption lumineuse envahit jusqu’à l’intérieur des maisons et par une fracture du ciel, parut l’image d’un serpent. L’auteur de ce texte avait trouvé dans les Annales Leodienses mention du séisme. Mais le reste, d’où le tirait-il ? Non point, en tout cas, de sa propre expérience : il écrivait beaucoup plus tard, au début du XIIe siècle ; il n’avait rien vu lui-même. Un fait demeure : ce fut sur sa caution que vint reposer la légende dont on trouve les premières traces au xvie siècle. Rédigées à ce moment, les Annales de Hirsau reprennent, en l’enjolivant, le contenu de la Chronographia de Sigebert : en l’an mille de l’incarnation de violents tremblements de terre ont ébranlé l’Europe entière, détruisant partout des édifices solides et magnifiques. Cette même année apparut dans le ciel une horrible comète. Beaucoup qui la virent crurent que c’était l’annonce du dernier jour… Voilà l’adjonction gratuite : des terreurs de l’An Mil la chronique de Sigebert de Gembloux, en effet, ne disait rien. Mais lorsqu’on examine les écrits historiques composés par des contemporains, on est frappé de découvrir le peu de cas qu’ils font, à peu près tous, de la millième année de l’incarnation. » Et commentant le passage d’Abbon de Fleury cité plus haut, l’éminent médiéviste ajoute : « Certes, le savant qu’est Abbon ne partage pas ces craintes, et, comme il écrit en 998, il est même permis de penser que si celles-ci, dans l’immédiate proximité du millénaire, avaient été vraiment violentes parmi le peuple chrétien, il aurait tenu, pour les dissiper, à développer bien davantage ses arguments. Reste du moins indubitable, qu’à l’orée du xie siècle, un sentiment d’attente se trouvait établi au centre de la conscience collective. »[3]
Le chroniqueur Adémar de Chabannes (v. 988-1034), de son côté, rapporte ce qui suit pour les années 1009-1010 :
« En ces temps-là se montrèrent des signes dans les astres, des sécheresses désastreuses, des pluies excessives, des épidémies, des famines épouvantables, de nombreuses éclipses de soleil et de lune ; et la Vienne, pendant trois nuits, déborda dans Limoges sur deux milles. »[4]
Reconnu par tous les médiévistes comme le meilleur historien de l’An Mil, Raoul Glaber (v. 980 - v. 1050), se référant à l’Apocalypse, observe autour de l’An Mil des signes « qui concordent avec la prophétie de Jean, selon laquelle Satan sera déchaîné après mille années accomplies. Mais après les nombreux signes et prodiges qui, soit avant, soit après, cependant aux alentours de l’an mil du Seigneur Christ, se produisirent dans le monde, il ne manqua pas d’hommes ingénieux et d’esprit pénétrant pour en prédire de non moins considérables à l’approche du millénaire de la Passion du Seigneur (en 1033) ; ce qui se produisit en effet avec évidence »[5]. Et le même chroniqueur était d’accord pour dire : « Plus la fin du monde se rapproche, plus on voit se multiplier ces choses dont parlent les hommes. »[6]
L’année 1033, qui fut celle du millénaire de la Passion, marqua semble-t-il davantage les esprits que l’an 1000, ainsi qu’en témoigne Raoul Glaber :
« La même année, la millième après la Passion du Seigneur […] se produisit une éclipse ou obscurcissement du soleil, qui dura depuis la sixième heure de ce jour jusqu’à la huitième et fut vraiment terrible. Le soleil prit la couleur du saphir, et il portait à sa partie supérieure l’image de la lune à son premier quartier. Les hommes, en se regardant entre eux, se voyaient pâles comme des morts. Les choses semblaient toutes baigner dans une vapeur couleur de safran. Alors une stupeur et épouvante immenses s’emparèrent du cœur des hommes. Ce spectacle, ils le comprenaient bien, présageait que quelque lamentable plaie allait s’abattre sur le genre humain […] On vit alors de par le monde, dans les affaires ecclésiastiques aussi bien que dans celles du siècle, force crimes contre le droit et la justice. Une cupidité effrénée faisait qu’on ne rencontrait chez presque personne cette foi envers les autres qui est le soutien et le fondement de toute bonne conduite. Et pour qu’il fût plus évident que les péchés de la terre retentissaient jusque dans les cieux : « le sang recouvrit le sang », comme le cria le prophète devant les continuelles iniquités de son peuple. Depuis lors, en effet, dans presque tous les ordres de la société, l’insolence se mit à foisonner, la sévérité et les règles de la justice atténuèrent leur rigueur, de sorte que l’on put appliquer très exactement à notre génération cette parole de l’apôtre : « On entend parler parmi vous de méfaits inconnus parmi les peuples. » Une avidité éhontée envahissait le cœur humain, et la foi défaillait chez nous. De là naissaient les pillages et les incestes, les conflits d’aveugles cupidités, les vols et les infâmes adultères. »[7]
Cette année 1033 fut en effet particulièrement désastreuse :
« La famine commença à étendre ses ravages sur toute la terre et l’on put craindre la disparition du genre humain presque entier […] Il n’y eut pas moyen de faire les récoltes. On eût dit vraiment que les éléments hostiles se livraient bataille ; et il n’est pas douteux qu’ils exerçaient la vengeance sur l’insubordination des hommes […] Un muid de semence, là où il rendait le mieux, donnait à la récolte un setier, et le setier lui-même en produisait à peine une poignée. Cette stérilité vengeresse avait pris naissance dans les contrées de l’Orient ; elle dévasta la Grèce, elle arriva en Italie, et de là, communiquée à la Gaule, elle traversa ce pays et atteignit les tribus des Anglais […] En bien des endroits, un muid se vendait soixante sous et un setier quinze sous […] Hélas ! chose rarement entendue au cours des âges, une faim enragée poussa les hommes à dévorer de la chair humaine. Des voyageurs étaient enlevés par de plus robustes qu’eux, leurs membres découpés, cuits au feu et dévorés. Bien des gens qui se rendaient d’un lieu à un autre pour fuir la famine, et avaient trouvé en chemin l’hospitalité, furent pendant la nuit égorgés, et servirent de nourriture à ceux qui les avaient accueillis. Beaucoup, en montrant un fruit ou un œuf à des enfants, les attiraient dans des lieux écartés, les massacraient et les dévoraient […] Comme si c’était déjà devenu un usage de manger de la chair humaine, il y eut quelqu’un qui en apporta de toute cuite pour la vendre au marché de Tournus, comme il eût fait de la viande de quelque animal. Arrêté, il ne nia point son crime honteux ; il fut ligoté et livré aux flammes. Un autre alla de nuit déterrer cette chair qu’on avait enfouie dans le sol, la mangea et fut de même brûlé à son tour […] On croyait que l’ordonnance des saisons et des éléments, qui avaient régné depuis le commencement sur les siècles passés, était retournée pour toujours au chaos, et que c’était la fin du genre humain. »[8]
Lorsqu’au concile de Clermont, en novembre 1095, le futur pape Urbain II prêcha la première croisade, l’un des volets de son argumentaire, d’après Guibert de Nogent, concernait également la fin des temps : il fallait que la Palestine redevienne terre chrétienne, condition sine qua non pour que l’Antichrist s’y manifeste. Nul n’était alors censé ignorer que cette manifestation devait précéder la parousie mais, subtilement, l’orateur – ou son rapporteur – s’abstint d’aborder explicitement cette question.
À la fin du xiie siècle, l’attente millénariste prend un autre visage avec Joachim de Flore. Si les protagonistes ne changent pas (Satan, l’Antichrist…), la fin des temps est désormais comprise comme devant marquer l’entrée de l’humanité dans un 3e âge. Une transition de nouveau présentée comme imminente :
« Mais le temps va venir, il va venir ! et même il vient déjà où l’orgueil sera abattu et où le Seigneur ouvrira la bouche des muets et fera parler la langue des enfants contre elle [Babylone] […] À partir de là, l’ouverture du premier sceau va de Zacharie, père de Jean-Baptiste, jusqu’à la mort de saint Jean l’Évangéliste ; l’ouverture du deuxième jusqu’à Constantin ; l’ouverture du troisième jusqu’à Justinien ; l’ouverture du quatrième jusqu’au prince Charlemagne qui vécut à l’époque du pape Zacharie ; et depuis lors, l’ouverture du cinquième va jusqu’à présent. L’ouverture du sixième récemment inaugurée prendra fin dans peu d’années ou de jours. Et à partir de là il y aura un temps sabbatique, comme il y en eut un à l’époque de Jean, et avec lui ce second état prendra fin. Or, de même qu’au temps du sixième sceau fut détruite la vieille Babylone, maintenant aussi sera détruite la nouvelle, et de même qu’alors les Assyriens et les Macédoniens écrasèrent les Juifs, maintenant les Sarrasins de même et après eux les faux prophètes qui doivent venir : ils feront beaucoup de mal sur la terre, et aucune tribulation n’aura été égale à celle-ci depuis le commencement. »[9]
L’abbé de Flore retient la date de 1260 :
« Donc Judith resta dans son veuvage trois ans et six mois. Voilà vraiment un mystère grand et évident. Car ce grand chiffre est celui qui dévoile tous ces mystères sacrés. Il contient, en effet, quarante-deux mois, soit mille deux cent soixante jours. Et ceux-ci ne désignent rien d’autre que les mille deux cent soixante années pendant lesquelles se déroulent les mystères du Nouveau Testament. »[10]
Cette année 1260 voit fleurir, avec les Flagellants, des manifestations populaires de pénitence à travers toute l’Italie. Une certaine Guillelmine à Milan, Gérard Segarelli à Parme soulèvent les foules. Mais, en 1300, le corps de Guillelmine (morte en 1262) est déterré et livré aux flammes par les inquisiteurs. La même année, Segarelli est conduit – bien vivant quant à lui ! – au bûcher. Un de ses disciples, Dolcino de Novare, qui enseignait qu’« une église consacrée n’est pas plus apte à la prière envers Dieu qu’une écurie ou une porcherie », prédit alors que de grands bouleversements (essentiellement politiques et religieux) vont survenir entre 1300 et 1305 auxquels une ère nouvelle devra aussitôt succéder. Après avoir attendu en vain la réalisation de sa prophétie, il meurt à son tour sur le bûcher en 1307, en compagnie de plusieurs fidèles.
Entre 1499 et 1520, une cinquantaine d’auteurs annoncèrent l’imminence d’un déluge[11]. De l’avis des astrologues, le cataclysme devait survenir en février 1524. En 1523, des milliers d’Allemands se mirent à construire des bateaux dans l’espoir d’échapper au désastre. Mais le mois de février 1524 arriva qui fut l’un des mois les plus secs que le Vieux Continent ait connus ! L’Europe souffrit alors d’une pénurie d’eau exceptionnelle. Mais certains astrologues ne désarmèrent pas. L’un d’eux annonça que le déluge surviendrait le 15 juillet 1525. Quelques personnes gagnèrent alors les montagnes, en vain.
(à suivre)
[1] Claude Carozzi, Huguette Carozzi-Taviani, La Fin des Temps. Terreurs et prophéties au Moyen Age, Éditions Flammarion, Paris, 1999, p. 120 (Traité sur l’Antichrist).
[2] Livre apologétique, cité par Georges Duby, L’An Mil, Éditions Gallimard, Paris, 1980, p. 35-36. Cf. Carozzi / Taviani, p. 55-56 (fin du livre complète).
[3] Georges Duby, op. cit., p. 33, 36.
[4] Chronique, III, 46 (Duby, p. 129).
[5] Raoul Glaber, Histoires, IV, 1 (Duby, p. 39).
[6] Histoires, I, 25 (Duby, p. 40).
[7] Histoires, IV, 9 (Duby, p. 106-107).
[8] Raoul Glaber, Histoires, IV, 4 (Duby, p. 112-113, 115). Cf. Carozzi / Taviani, p. 172-175.
[9] Livre introductif à l’explication de l’Apocalypse (Carozzi / Taviani, op. cit., p. 208, 219).
[10] Concorde du Nouveau et du Vieux Testament (Carozzi / Taviani, p. 83).
[11] Notons que cet événement n’a semble-t-il de rapport ni avec la parousie, ni avec le millénarisme. Mais le thème du déluge est lié à celui, plus vaste, de « la fin des temps » qui reste le sujet de cet article.
Suite et fin de l’article (3/3) :
La Fin du Monde (3) - thierry-murcia-recherches-historico-bibliques.over-blog.com
Prophéties de Nostradamus, Lyon, vers 1600 La Fin du Monde (3/3) Avec la Réforme, le millénarisme connaîtra une nouvelle vigueur : " Le mouvement qui se dessine dès les premières prédication...
http://thierry-murcia-recherches-historico-bibliques.over-blog.com/2017/12/la-fin-du-monde-3.html
Début de l’article (1/3) :
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La Fin du Monde (1) - thierry-murcia-recherches-historico-bibliques.over-blog.com
La Fin du Monde (1 re partie) Il n'y a guère eu d'époque, au sein du christianisme, qui n'ait connu ses croyants, isolés ou organisés en mouvement, convaincus de vivre " au temps de la fin ". L...
http://thierry-murcia-recherches-historico-bibliques.over-blog.com/2017/11/la-fin-du-monde.html
Voir également :
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