Recherches historiques autour de la Bible, de Jésus et des premiers chrétiens
20 Décembre 2017
La comète de Halley, détail de la tapisserie de Bayeux (1066-1082). Isti mirant stella : "ils regardent l'étoile".
Rennes le château
Conférence :
Jésus, les miracles élucidés par la médecine ? (2/6)
La notion de miracle (1re partie)
La question est donc la suivante : Jésus a-t-il réellement accompli des miracles et, le cas échéant, est-il historiquement possible d’en reconstituer le mécanisme ? Il est impossible de répondre à cette question si l’on ne s’est pas préalablement entendu sur le sens à donner au mot « miracle ».
Aujourd’hui lorsqu’une personne guérit contre toute attente ou sort indemne d’un accident qui aurait dû être mortel, on parle souvent de « miracle », voire de « vrai miracle ».
Au Moyen âge, on appelait aussi miracle des phénomènes naturels comme les orages, les comètes, les éclipses ou des événements providentiels comme une victoire militaire, la fin d’une guerre, d’une famine ou d’une épidémie.
Du temps de Jésus, un événement qui survenait dans certaines circonstances était également qualifié de miracle… Au sens biblique, un miracle est un signe. Un signe adressé par Dieu aux croyants. Nous sommes au premier siècle avant notre ère. Tandis qu’une sécheresse s’abat sur la terre d’Israël, un Juif pieux du nom de Honi – et surnommé « le traceur de cercles » – invoque Dieu avec insistance. Des nuages s’amoncellent alors et il pleut en abondance. Pour les témoins de la scène, il s’agit d’un miracle : Dieu a entendu la prière de cet homme et envoyé la pluie. Cela ne fait aucun doute dans la mesure où c’est Dieu qui commande aux différents éléments.
Autre exemple : viiie siècle avant notre ère. Le roi de Juda Ézéchias souffre d’un ulcère. Le prophète Isaïe compose alors un cataplasme de figues qu’il applique sur la plaie et donne au roi l’assurance qu’il guérira. Peu de temps après, le roi guérit effectivement. C’est un miracle, non seulement parce que le mal semblait incurable, mais surtout parce que c’est Dieu qui, en définitive, a accordé la guérison par les mains de son prophète. Pour le croyant, qu’il soit juif, chrétien ou musulman, c’est toujours Dieu qui – de façon providentielle aussi bien que par les mains du praticien – accorde la guérison au malade.
Dans les évangiles, de la même façon, quand Jésus soigne et guérit un malade le jour du sabbat, c’est un miracle à double titre d’un point de vue biblique. Le jour du sabbat, en effet, il est strictement interdit de travailler, de faire le moindre effort. Cette interdiction formelle est codifiée dans la Loi mosaïque que Dieu a édictée au mont Sinaï et qui se trouve consignée dans le Décalogue : c’est le 4e commandement. Or, prodiguer des soins est considéré dans le judaïsme comme un travail ordinaire. Qui soigne un malade ce jour-là en toute connaissance de cause, enfreint la Loi délibérément et désobéit donc à Dieu[1]. Dans cette perspective, si le patient obtient la guérison malgré tout et sans que le médecin soit châtié, c’est que Dieu approuve tout de même cet acte illicite dans la mesure où lui seul dispose, in fine, du pouvoir de guérir. C’est, du point de vue biblique, un miracle incontestable.
Comme on peut voir à travers ces exemples, la définition biblique du miracle ne correspond pas avec celle de nos dictionnaires. Un miracle n’est pas nécessairement quelque chose de surnaturel.
On observe aujourd’hui, le plus souvent, deux tendances vis-à-vis du surnaturel : l’attirance inconditionnelle ou le rejet catégorique. Parallèlement, il semble que, pour de nombreuses personnes, les miracles consignés dans la Bible constituent plutôt un obstacle qu’un adjuvant pour la foi. Du temps de Jésus, pourtant, les « catégories » étaient différentes. Héritée du positivisme, la distinction entre « naturel » et « surnaturel » – qui nous est familière – n’avait alors guère de sens (hormis chez certains philosophes). Événements et phénomènes étaient plutôt perçus par le croyant comme « signifiants » ou « non signifiants ».
L’Évangile a été rédigé en grec et Jésus et ses disciples parlaient hébreu et araméen. Quatre mots grecs ont été traduits par « miracle » dans nos versions modernes de la Bible : dunameis, thaumasia, teras et sêmeion.
Dunameis (pluriel de dunamis) – substantif qui a donné, en français, « dynamo » et « dynamique » – signifie en fait (au singulier) : « énergie », « puissance ». Mais il désigne aussi les plantes médicinales lorsqu’il est au pluriel. Or, dans les évangiles, c’est au pluriel qu’on le rencontre le plus souvent[2]. Dunameis n’est utilisé que pour désigner les miracles thérapeutiques, les guérisons. C’est un terme médical et religieux.
Les évangélistes utilisent quelquefois le terme thaumasia pour parler des miracles accomplis par Jésus[3]. Il signifie « admiration », « étonnement », mais la plupart des traducteurs modernes l’ont rendu par « prodige ». On lit cependant dans l’Ancien Testament – Livre de l’Ecclésiastique – que « le médecin (…) fait l’admiration des grands » (Ecclésiastique 38 : 3). C’est exactement le même terme qui est utilisé en grec. Il désigne alors quelque chose d’extraordinaire – au sens de « qui sort de l’ordinaire » – mais pas nécessairement de « surnaturel ».
Le troisième nom, teras (terata, au pluriel), parfois traduit par « miracle », est le plus souvent rendu par « prodige »[4]. Mais le mot teras désigne avant tout en grec un signe envoyé par les dieux. Par « signe », on entend par exemple un présage ou un événement particulièrement frappant, mais pas nécessairement surnaturel selon notre conception moderne. La naissance d’un veau à cinq pattes par exemple, était appelé teras[5], signe ou prodige, par les Anciens.
Le quatrième substantif utilisé par les évangélistes, sêmeion, signifie exactement « signe ». C’est ce terme que Jean l’évangéliste utilise de préférence aux autres pour parler des actes et des paroles de Jésus[6]. Jean nous dit qu’« une grande foule suivait Jésus parce qu’elle voyait les signes (ta sêmeia) qu’il opérait sur les malades » (6 : 2). Mais toute guérison effective en réponse à une prière est également un signe. Dans la Bible, en outre, l’arc-en-ciel qui apparaît dans le récit de Noé est appelé « signe » (Genèse 9 : 12, 13, 17). Il en est de même du tremblement de terre qui engloutit Coré qui avait osé tenir tête à Moïse (Nombres 26 : 10 ; Segond traduit ici par « avertissement »). L’annonce de la naissance d’un fils à Ézéchias est également appelée « signe » (Isaïe 7 : 14). La circoncision aussi est un signe, celui de l’alliance entre l’Éternel et le peuple d’Israël. Même le baiser par lequel Judas trahit Jésus au Mont des Oliviers est appelé « signe » (Matthieu 26 : 48) ! Enfin, Jésus lui-même, chez Luc, est surnommé sêmion (Luc 2 : 34).
Dans cette perspective, comment devrions-nous comprendre, par exemple, ce passage de Matthieu : « Quelques-uns des scribes et des pharisiens prirent la parole et dirent (à Jésus) : Maître, nous voudrions te voir faire un signe (sêmeion) » (Matthieu 12 : 38), terme que quelques traducteurs ont rendu à tort ici par « miracle » ? On trouve aussi parfois, dans des passages parallèles, l’expression « signe venant du ciel » (Matthieu 16 : 1 ; Marc 8 : 11). Faut-il dès lors entendre par là un phénomène atmosphérique ou cosmique – du type éclair, coup de tonnerre, arc-en-ciel, étoile filante, comète ou éclipse – et survenant à point nommé ? Pas nécessairement. « Le Ciel » est en réalité ici un sémitisme – d’ailleurs toujours en usage – qui permet de désigner le Dieu Suprême sans le nommer directement. « Signe venant du Ciel » n’est donc qu’un synonyme de « signe divin ».
Donc, le mot miracle, au sens où nous l’entendons, est inconnu des évangélistes. Miraculum en latin, désigne quelque chose d’étonnant, d’extraordinaire ou de merveilleux. Il est intéressant d’observer que ce substantif est absent de la traduction latine du Nouveau Testament effectuée par Jérôme. Le signe ou miracle évangélique, tel que nous le traduisons, déborde le cadre étroit qui oppose aujourd’hui « naturel » et « surnaturel ».
(à suivre)
[1] Il n’y a qu’une seule dérogation : si la vie du patient est en jeu.
[2] Baruch 2 : 11 ; Matthieu 7 : 22 ; 11 : 20, 21, 23 ; 13 : 54, 58 ; Marc 6 : 2 ; Luc 10 : 13 ; 19 : 37 ; Actes 2 : 22 ; 8 : 13 ; 19 : 11 ; 1 Corinthiens 12 : 10, 28, 29 ; 2 Corinthiens 12 : 12 ; Galates 3 : 5 ; Hébreux 2 : 4.
[3] Jérémie 21 : 2 ; 1 Chroniques 16 : 12 ; Matthieu 21 : 15.
[4] Psaumes 71 : 7 ; 78 : 43 ; 105 : 5 ; 1 Chroniques 16 : 12 ; 2 Chroniques 32 : 31 ; Baruch 2 : 11 ; Actes 2 : 22 ; 2 Corinthiens 12 : 12 ; Hébreux 2 : 4.
[5] La « tératologie » – ou « science des monstres » – est aujourd’hui la discipline qui étudie les anomalies congénitales ou héréditaires les plus aberrantes et parfois spectaculaires dont sont notamment victimes les « monstres » animaux et humains.
[6] Psaumes 78 : 43 ; 105 : 27 ; Baruch 2 : 11 ; Luc 28 : 8 ; Actes 2 : 22 ; 8 : 13 ; 2 Corinthiens 12 : 12 ; Hébreux 2 : 4.
Suite de l’article (3/6) :
Partie précédente de l’article (1/6) :
Voir également :
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